Trotsky Léon : (1933-1938) Correspondance avec Natalia Trotsky

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UGS : 207022497 Catégorie :

Auteur : Léon Trotsky
Editeur : Gallimard
Format : 11 cm x 18 cm
207022497X
ISBN-13: 978-2070224975

Les femmes dans la révolution russe

Les lettres de Natalia Sedova à Léon Trotsky

La révolution russe de 1917 n'a pas seulement élevé des millions de travailleurs et de paysans à la vie historique. Elle a aussi promu sur le devant de la scène des événements mondiaux toute une couche de représentants distingués de l'intelligentsia socialiste, porteurs de la conscience politique révolutionnaire, qui avaient absorbé les traditions internationales de la social-démocratie européenne et le meilleur héritage de la culture européenne en général.

Les femmes ont joué un rôle important dans ce milieu. Des personnages hauts en couleur et aux talents multiples tels Larissa Reissner, Alexandra Kollontai et Inessa Armand étaient les plus connues, bien sûr, mais n'étaient nullement l'exception. Derrière elles, il y avait des dizaines et des centaines d'autres femmes qui entrèrent dans l'histoire de la révolution et laissèrent leurs propres traces indélébiles.

Si l'on se souvient de l'expression classique de Charles Fourier selon laquelle on peut mesurer le degré d'évolution d'une société à son attitude envers les femmes, alors la révolution russe doit être considérée comme un énorme bond en avant en direction de la libération sociale de cette partie de l'humanité qui fut considérée, à travers les siècles, comme la plus dépendante et la plus déshéritée.

Fondées sur la connaissance plutôt que sur des préjugés dépassés, les attitudes révolutionnaires libres envers la famille étaient inséparables de la perspective politique de la révolution. Cette morale avait une existence matérielle réelle et s'exprimait dans les relations personnelles entre les hommes et les femmes qui firent la révolution.

L'un des meilleurs exemples en la matière se trouve peut-être dans la relation entre Léon Trotsky et sa femme Natalia Sedova (1882-1962). Malheureusement nous ne disposons que de peu de preuves écrites; pendant près de 40 ans ils vécurent côte à côte et n'eurent pas besoin de correspondre et encore moins de rendre publiques leurs relations personnelles. De ce fait nous accordons une grande valeur à ces quelques lettres écrites par Natalia à Trotsky dans les années trente, période de leur dernier exil, et qui sont conservées dans les Archives Trotsky de la Bibliothèque Houghton de l'Université de Harvard (## 5560-5578).

Natalia Sedova était la seconde femme de Trotsky. Il avait deux filles, Nina et Zina, d'un premier mariage avec Alexandra Sokolovskaia, camarade révolutionnaire du sud de la Russie. Fuyant de Sibérie, lieu de son premier exil imposé par le Tsar, en partance vers l'étranger Trotsky fut contraint d'abandonner sa première famille. Néanmoins il maintint toujours des relations très chaleureuses et amicales avec sa première femme et ses filles.

Trotsky rencontra Natalia Sedova à Paris en 1903 lors d'une exposition d'art. C'était une adepte d'Iskra parmi un groupe de jeunes émigrés et lui venait d'arriver de Londres en tant que représentant d'Iskra pour faire un exposé. Ils ne tardèrent pas à se mettre en ménage. En 1906, ils eurent leur premier fils, Liova; puis en 1908 leur second fils, Sergey naquit à Vienne.

En 1933, après quelques années d'exil en Turquie, où Staline les avait expulsés en 1929, ils quittèrent leur maison de Prinkipo et partirent pour la France. Natalia se rendit dans une station thermale toute seule et envoya quelques lettres à Trotsky. L'autre série de lettres date de 1937, lorsque tous deux vivaient au Mexique, où ils s'étaient réfugiés après avoir été expulsés de Norvège.

Il est naturel que ces quelques lettres de Natalia à Trotsky soient essentiellement de nature personnelle. Elle les commence toujours par ces mots « Mon doux bébé lion » (le prénom de Trotsky est Lev qui signifie 'lion' en russe), et le contenu des lettres évite normalement la politique du moment ou les questions historiques et sociales. La santé et le moral de son mari inquiètent Natalia et elle lui fait part de ses sentiments et de sa situation personnels. Mais de temps à autre il lui arrive d'aborder des questions plus générales ou des souvenirs de leur passé commun.

Par exemple, à Paris lors d'un voyage vers sa station thermale, elle exprime le regret de sa jeunesse, du temps où tous deux vivaient dans cette ville et profitaient de la liberté et du charme de cette capitale mondiale (lettre du 3 septembre 1933).

« J'ai énormément changé », écrit-elle, « un changement entre ce qui était et ce qui est maintenant, entre la jeunesse et la vieillesse. C'est triste et effrayant parfois, et tranquillement satisfaisant qu'il soit possible de revoir le passé et pourtant tout semble différent; il est douloureusement impossible de ressentir les sensations passées. Nous nous promènerons dans Paris ensemble Mais cela est-il même possible? C'est comme lire d'anciennes lettres Il est difficile de revenir sur ses pas, ou de lire d'anciennes lettres. »

Dans une autre lettre, datée du 9 octobre 1933, elle mentionne combien leur vie avait été difficile, que beaucoup avait été perdu (des projets, des opportunités), qu'il leur avait fallu venir à bout de bien des difficultés : « C'est une vie comme ça que nous avons partagée, tellement difficile, qu'il nous est impossible après de telles expériences de revenir à la simplicité d'avant, à 'une chambre à un lit' ».

Dans une lettre écrite les 21-22 juillet 1937, elle se souvient de son travail de fonctionnaire au conseil d'administration soviétique du musée et dit qu'elle était mal préparée pour ce type d'activité, que beaucoup d'erreurs étaient faites et que tout était difficile. Quand Trotsky la félicita un jour pour un rapport bien préparé, elle dit qu'elle fut heureuse d'avoir été capable d'avoir préparé quelque chose de valeur.

Voici comment elle décrit ceci: « 22 juillet au matin. Je t'ai dit maintes fois que mon travail au département du musée représentait une tâche importante, très inhabituelle pour moi, très particulière. Mon statut représentait un engagement. J'avais toujours le sentiment de n'être pas à la hauteur, de ne pas faire mon travail correctement, qu'il me fallait faire davantage, mais pour être à la hauteur, il aurait fallu passer encore moins de temps à la maison, consacrer mes soirées au travail. Il était nécessaire de se rendre dans les différentes régions. Parfois mes collègues, notamment ceux des provinces, me le disaient. Et tu n'as jamais vraiment compris mes difficultés, mon manque de préparation et ma responsabilité. Il me fut longtemps très difficile de décider d'accepter ou non ce poste. Je t'en ai parlé et tu m'as conseillé de prendre un poste plus modeste. Mais le Commissariat à l'éducation insista pour que j'accepte ce poste. Mon travail ressemblait à une préparation à un examen, un examen durant plusieurs années. Je me souviens que lorsque j'essayais de te parler de mon travail, des relations personnelles à mon travail, tu essayais d'éviter le sujet, parfois poliment, mais souvent assez sèchement. Je me souviens qu'une fois tu lus une lettre que j'avais écrite au Comité Central au sujet des spécialistes professionnels tu dis : 'C'est bien exprimé'. Ce fut mon moment de gloire. Cela faisait un moment que je voulais te montrer cette lettre, mais ne trouvais pas le bon moment comme tu étais occupé en cette période là. On se voyait à la hâte au déjeuner et au dîner. Je passais des soirées à la maison dans l'espoir de te voir et je m'inquiétais que mes collègues ne me reprochent d'avoir raté encore une conférence du soir. Tu rentrais généralement après que je me sois couchée. Je me souviens de toi les matins, comment tu te levais du lit énergiquement, t'habillais rapidement, demandais qu'on aille chercher la voiture et indirectement, d'un coup d'il ou d'un geste tu nous encourageais Seriozha et moi qui nous réveillions et nous habillions toujours un peu abattus. Comme je me souviens bien de toi, si doux, si gentil, comme je désirais t'embrasser. Je me dépêchais pour te rattraper et pour que nous partions ensemble au travail ».

Dans une lettre écrite le 12 septembre 1933, Natalia reproche à Trotsky de trop travailler, de s'épuiser. C'était l'époque où Trotsky menait le combat pour tirer les leçons de la défaite catastrophique de la classe ouvrière allemande du début de cette année-là et faire en sorte que l'Opposition de gauche internationale embrasse la perspective de la construction d'un nouveau parti révolutionnaire international, la Quatrième internationale.

Natalia écrivit: « Même une personne à la carrure puissante ne peut supporter longtemps le travail que tu fais, sans repos, sans pause, c'est impensable. Mon cher ami, les exigences que tu as vis-à-vis de toi-même sont surhumaines et tu penses que l'âge est responsable de défaillances qui en réalité ne sont nullement des défaillances. Il est vraiment étonnant que tu puisses porter autant sur tes épaules ! On ne peut pas travailler jusqu'aux limites de ses capacités physiques profondes comme tu le fais, et ce jour après jour ».

Au Mexique, Natalia évoque avec nostalgie les souvenirs de leur vie sur l'île de Prinkipo au large d'Istanbul. Elle propose de compenser à l'absence de pêche et de promenades au bord de la mer par le jardinage.

Dans une autre lettre datée du 29 septembre 1933, elle discute du caractère compliqué de Jeanne Molinier, femme de Léon Sedov, puis fait la remarque suivante sur son fils: « Je dirais qu'en règle générale Liova n'est pas distrait. Tu te souviens de lui à Alma Ata ou Constantinople ? Je dirais qu'il était précis et avait une bonne mémoire. Mais il apparaît à présent nerveux et égaré. Chez lui l'optimisme est vite suivi par la dépression. En ce moment il met de grands espoirs pour de succès rapides de l'Opposition ».

Ces quelques lettres de Natalia Sedova parlent d'elles-mêmes. Elles représentent un document humain vivant: celui d'une mère et d'une épouse qui réagit avec sensibilité à ce qui l'entoure et est souvent blessée par les difficultés rencontrées par elle-même et ceux qui lui sont chers. Ces lettres nous montrent aussi en même temps le caractère hors du commun d'une personne courageuse qui défend ses propres positions dans la vie et ne craint pas, quand cela est nécessaire, de se battre contre les circonstances extérieures défavorables.

Contrairement à la littérature morne et terriblement ennuyeuse - bien qu'excessivement volumineuse - publiée par la bureaucratie stalinienne en Union soviétique sur le « caractère moral » des communistes, ces lettres nous aident vraiment à comprendre l'état d'esprit et les sentiments de cette extraordinaire couche de l'intelligentsia socialiste qui soutint le poids moral et intellectuel de la révolution russe.

Trotsky aimait Natalia profondément. Il était attaché à elle non pas seulement du fait des années passées ensemble. Ils étaient aussi unis par leur lutte commune et les sérieuses épreuves humaines auxquelles ils furent soumis (il suffit de se rappeler que leurs deux fils furent assassinés par Staline). Dans son « Testament », que Trotsky écrivit le 27 février 1940, six mois avant son assassinat, il dit de Natalia : « En plus du bonheur d'être un combattant pour la cause du socialisme, le destin m'a donné le bonheur d'être son mari. Durant les presque 40 ans de notre vie commune, elle est restée une source inépuisable d'amour, de magnanimité et de tendresse ». (Ecrits de Léon Trotsky, 1939-40.)

Vadim Rogovin, auteur d'une étude en sept volumes sur la lutte contre le stalinisme dans l'URSS des années 20 et 30, remarqua justement que « la littérature mondiale et les biographies des grands personnages de l'histoire trouveraient très rarement des mots d'amour et de tendresse aussi inspirés, prononcés par une personne, attendant sa mort prochaine, sur la compagne de sa vie ayant passé près de 40 ans à ses côtés ». (Le commencement signifie la fin, Moscou)

Il y a néanmoins des auteurs qui, ne tenant pas compte des faits, essaient d'attribuer à Trotsky une attitude arrogante à l'égard des femmes, de le décrire en espèce de tyran patriarcal. Parmi ces auteurs on trouve l'historien britannique Ian D. Thatcher, dont la biographie de Trotsky a été récemment publiée à Londres.

Ce livre est d'un niveau tellement bas qu'il ne mérite notre attention qu'en tant qu'exemple de catalogue d'accusations et de reproches à l'encontre des dirigeants de la révolution russe. Nous nous limiterons à examiner comment Thatcher tente de discréditer Trotsky au niveau personnel et idéologique.

Commençant d'emblée de sa propre évaluation de l'approche générale du bolchevisme à la question des relations hommes-femmes, Thatcher écrit :

« Les analyses du rôle des hommes et des femmes dans les campagnes de posters bolcheviques montrent que les femmes étaient essentiellement dépeintes dans des rôles 'de second plan' ou subalternes. Peut-être fallait-il s'attendre à cela de la part d'un gouvernement où les hommes occupaient les postes de direction. Il semble qu'il y ait eu méconnaissance du peu d'attractivité que le Parti communiste exerçait sur les femmes, à commencer par ses organisations pour la jeunesse et jusqu'au Comité Central. On peut même déclarer que Trotsky faisait aussi peu cas de ses compatriotes féminines que n'importe quel autre homme égocentrique ». (Ian D. Thatcher, Trotsky, 2003).

Pour étayer cette déclaration catégorique Thatcher cite le journal intime de l'historien russe Yu. V. Gauthier, écrit au printemps 1918. Ce dernier, virulent ennemi des Bolcheviques, soutenait les armées Blanches et aspirait à un retour de la monarchie.

Le 20 avril 1918, Gauthier écrivit que Natalia Sedova se présenta sur son lieu de travail (il travaillait comme bibliothécaire au musée Rumiantsev) et demanda d'emprunter, pour son mari, les dossiers du journal Kievskaia Myls datant de 1915-16. Il la renvoya au prétexte qu'il lui fallait obtenir une autorisation officielle de prêt. Natalia revint le lendemain avec les formulaires officiels requis. Lui ayant fourni les documents demandés, l'historien monarchiste donna libre cours à ses frustrations dans son journal intime. La décrivant comme « une personne de petite taille à l'accent du sud et au nez retroussé », il écrivit qu'elle « arriva richement vêtue mais sans goût, dans une voiture accompagnée d'un soldat se tenant au garde à vous devant elle ».

Tout est dit. Une personne aveuglée par sa haine de la révolution exprime son hostilité à l'égard de la femme de Trotsky. C'est là un exemple courant de détritus historiques entourant les événements mondiaux. Thatcher néanmoins parvient à trouver ici la preuve de « l'exploitation de sa femme comme secrétaire personnel » de la part de Trotsky.

« Il n'est peut-être pas surprenant », continue Thatcher, « que Trotsky n'ait pas appliqué à lui-même les principes qu'il énonçait, à savoir, regarder la réalité à travers les yeux des femmes. Il ne préconisa certainement pas une candidate pour remplacer Lénine; il ne produisit pas non plus le compte-rendu exhaustif promis de ce qu'il pensait qu'une perspective féminine du monde pouvait bien être ». (ibid.)

Cette tirade absurde est typique de la « biographie » de Thatcher, qui devrait s'intituler « Pourquoi je hais Trotsky ». Essayant par tous les moyens de présenter Trotsky sous un jour négatif, cet auteur britannique fait feu de tous les exemples qu'il trouve, aussi tirés par les cheveux soient-ils, et tant pis s'ils n'ont aucun rapport avec le sujet, pour en faire des amalgames; c'est-à-dire qu'il combine une vérité partielle avec des inventions et des falsifications pour produire une « démythification » de Trotsky qui n'a absolument rien à voir avec des événements réels.

En effet, quelle est la valeur de son affirmation selon laquelle les dirigeants bolcheviques avaient une approche négative des femmes, avaient des attitudes « sexistes » ? Ici, Thatcher exploite le fait que toute révolution, alors qu'elle ouvre la voie à la libération des femmes, ne peut d'un seul coup nier toutes les barrières du passé, que le mouvement le plus avancé a besoin de temps pour développer entièrement ses possibilités.

L'accusation que Trotsky « exploitait » sa femme est tout aussi absurde et fausse. Il est vrai que Natalia l'aidait souvent et faisait office d'assistante, mais elle le faisait consciemment et sans coercition. Elle comprit que son mari jouait un rôle central dans la préparation de la révolution russe et à partir de la fin des années 20 un rôle unique pour conduire la lutte internationale pour le socialisme et combattre la gangrène du stalinisme. Son rôle d'assistante de Trotsky était sa façon à elle de participer à la cause de la libération de la classe ouvrière et de millions de femmes laborieuses des chaînes de l'oppression sociale.

Seul l'esprit d'un petit bourgeois, débauché par les préjugés du fétichisme du produit marchand, ne peut comprendre les relations entre mari et femme que du point de vue de la nécessité d'une « juste » récompense en argent comptant pour services rendus.

Mais le plus grand mensonge de Thatcher réside dans le fait qu'il confond délibérément la perspective historique réelle de la révolution russe avec son destin tragique ultérieur. Il impute à la révolution les maux qu'elle tenta résolument d'abolir, et qui émergèrent à nouveau plus tard uniquement comme sa négation contre-révolutionnaire.

La révolution socialiste de 1917 fit de l'égalité des femmes une loi fondamentale, elle donna aux femmes le droit à l'éducation, au travail et à la participation aux affaires de la société au même titre que les hommes; en d'autres termes, elle ouvrit aux femmes la voie: de l'esclavage des fourneaux et de la famille vers la lumière d'une existence vraiment humaine. Il fallut des années de dégénérescence stalinienne et une bacchanale bestiale de sacrifices sanglants durant la Grande Terreur pour effacer cette tradition culturelle et la remplacer par la morale de l'Ancien testament et la soumission approuvée par l'état de la femme envers son mari qui devint la norme en URSS.

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